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JuriDico 2024 | L’échelle du bien-être

L’échelle du bien-être

Quelles valeurs pour le personnel professionnel ?

La FPPU s’allie à des chercheurs de l’Université de Sherbrooke pour mieux comprendre les valeurs de ses membres et leur degré de satisfaction au travail. Une recherche qui s’annonce prometteuse pour appuyer l’action syndicale.

Illustration d'un homme en veston bleu qui tient une barre graduée du rouge au vert. Au-dessus de la barre figurent cinq cercles qui montrent des expressions différentes, allant de la grimace à gauche au grand sourire à droite.

En choisissant son sujet de recherche, au début de sa maîtrise, Mathieu Busque-Carrier tenait avant tout à ce qu’il serve la société. Il a bien visé avec l’Échelle intégrative des valeurs de travail! Aujourd’hui, le professeur adjoint en orientation professionnelle à l’Université de Sherbrooke continue de perfectionner cet outil qu’il a mis au point avec son collègue Yann Le Corff. Près de 2000 individus ont passé le questionnaire mesurant les critères qui leur tiennent à cœur et leur niveau de bien-être en emploi. Une innovation qui a notamment remporté le Prix professionnel de l’Ordre des conseillers et des conseillères d’orientation du Québec en 2023.

 

Affiliés au Groupe de recherche sur le développement de carrière, les professeurs Busque-Carrier et Le Corff s’apprêtent maintenant, avec le soutien de la FPPU, à peaufiner leur modèle auprès du personnel hautement qualifié du milieu universitaire. Avec une bonne participation, ils pourraient fournir des données quantifiées sur les valeurs des membres de la fédération. Et même sur l’impact des styles de gestion en vigueur dans les établissements! Mathieu Busque-Carrier présente ici les principaux intérêts de cette recherche.

 

Qu’est-ce que l’Échelle intégrative des valeurs de travail apporte de nouveau dans votre domaine ?

Les conseillers et conseillères d’orientation mènent beaucoup d’évaluations psychométriques sur la personnalité, les intérêts et les aptitudes. Jusqu’ici, toutefois, peu d’outils permettaient de mesurer les valeurs liées au travail. Quand j’ai commencé ma maîtrise, en 2012, avec le professeur Yann Le Corff, on a trouvé pertinent d’élaborer une échelle pour ça. On a d’abord recensé tous les modèles qui déterminent quels critères importent le plus aux gens en matière de développement de carrière. Notre version, relativement courte, comporte 47 items et se remplit en 15 à 30 minutes. Elle permet à chaque personne de prendre conscience des éléments les plus essentiels pour elle, ce qui facilite ensuite sa prise de décision.

Participez à cette recherche !

 

Vous êtes membre de la FPPU? Prenez le temps de répondre à cette enquête scientifique qui nous aidera à mieux vous représenter.

Cliquez sur le lien d’accès que votre syndicat vous a envoyé par courriel en janvier. Vous recevrez 20 $ pour chaque sondage rempli.

Le questionnaire sera distribué quatre fois au cours de l’année.

 

Date limite du premier sondage : 15 février 2024

Quelles valeurs examinez-vous dans le questionnaire ?

L’Échelle évalue et hiérarchise les croyances profondes des individus dans trois grandes dimensions. Les valeurs intrinsèques, comme la stimulation intellectuelle, la variété et la coopération, sont comblées quand nous exécutons nos tâches quotidiennes. Les valeurs extrinsèques recouvrent des facteurs tels que la rémunération, la sécurité d’emploi et la flexibilité des conditions de travail. Enfin, les valeurs liées au statut se résument à deux points : prestige et autorité. Je les appelle avec affection les « valeurs de l’ego ». Ce sont elles qui entrent en jeu quand un jeune m’explique qu’il veut devenir avocat ou médecin juste parce que c’est bien vu. Il y a d’autres raisons, et de meilleures, pour choisir ces disciplines!

 

Tous ces critères influencent-ils également le degré de satisfaction ressenti au bureau ?

Pour être heureux en emploi, il faut un bon fit entre nos valeurs et celles de notre organisation. C’est ce qu’on appelle l’« appariement personne-environnement ». Ma thèse démontre toutefois que certains de ces critères contribuent davantage que d’autres à la santé psychologique au travail. Ainsi, le fait d’accorder de l’importance aux valeurs intrinsèques laisse présager une plus grande satisfaction des besoins psychologiques fondamentaux, un élément clé du bien-être. Ça renforce le sentiment d’autonomie et de compétence, l’appartenance sociale à ses collègues et à son environnement… Ce qui entraîne à son tour des effets positifs : une hausse de l’engagement et de l’épanouissement, une baisse de l’exténuation émotionnelle, etc. À l’inverse, les valeurs extrinsèques et liées au statut peuvent pousser une personne à faire des choix moins cohérents avec son soi, fragilisant potentiellement sa santé mentale.

 

Je considère mon chèque de paye comme l’un des principaux motivateurs de ma carrière. Est-ce grave, docteur ?

Pas du tout! Quand on prend des décisions en emploi, plusieurs de nos critères entrent en compétition; le bien-être repose sur l’équilibre. À partir des données recueillies par l’Échelle, on a établi quatre profils typiques de valeurs de travail. On s’est rendu compte que les besoins psychologiques fondamentaux sont davantage satisfaits chez les gens qui accordent de l’importance à toutes les dimensions. Conclusion : c’est correct d’entretenir des valeurs extrinsèques et liées au statut. Par contre, les valeurs intrinsèques jouent un rôle de protection, qu’il vaut mieux ne pas négliger.

Photos ci-dessus : Mathieu Busque-Carrier, professeur adjoint en orientation professionnelle, et Yann Le Corff, directeur du Département d’orientation professionnelle à l’Université de Sherbrooke. / source UdeS 

 

Qu’est-ce que votre recherche peut révéler sur le style de gestion dans une organisation ?

Dans l’étude en cours, Yann et moi allons examiner l’impact du style de gestion tel que ressenti par les répondants et répondantes. La passation du questionnaire en quatre temps devrait permettre d’enregistrer des variations de facteurs comme l’engagement ou l’exténuation émotionnelle. Ça révélera si un changement est survenu dans le leadership perçu et, après coup, si ce changement a produit des effets sur les valeurs et sur les besoins psychologiques fondamentaux. L’analyse statistique isolera les différences personnelles, telle la résistance au stress, pour permettre de mieux évaluer l’impact du style de gestion sur le groupe. Ainsi, on pourra quantifier l’apport relatif des variables environnementales et individuelles dans l’exténuation émotionnelle.

 

Le leadership destructeur, qui intimide ou rabaisse, ne devrait pas s’avérer très fréquent en milieu universitaire. J’ai hâte cependant de vérifier la prévalence du leadership de type laisser-faire : celui du gestionnaire absent, qui ignore les messages et reporte sans cesse la prise de décision. Ce style coûte cher en santé psychologique! Enfin, le leadership positif, dit transformationnel ou inspirant, est lié à un plus haut niveau de bien-être au travail. Cette recherche fournit une occasion de rappeler aux organisations qu’elles ont avantage à investir dans le développement de leurs cadres.

 

Quel intérêt présentent vos travaux pour notre fédération ?

En général, ce sont les services de ressources humaines qui documentent les valeurs de leur personnel, et ces données ne sont pas toujours accessibles. Cette étude permettra à la FPPU, et à tous ses syndicats, d’obtenir un profil collectif de la santé psychologique de leurs membres. Ces informations chiffrées (et anonymisées) s’avèrent extrêmement utiles dans les dossiers de relations de travail. Nous espérons aussi pouvoir brosser un portrait de la réalité particulière vécue par les professionnels et professionnelles de recherche. Pour tirer des constats intéressants des analyses statistiques, nous devons toutefois enregistrer plusieurs centaines de réponses à chacun de nos sondages.

 

L’Échelle intégrative des valeurs de travail a-t-elle prouvé sa validité scientifique ?

Tout à fait. Nous avons d’abord testé l’Échelle sur 500 personnes employées en ressources humaines à la Ville de Montréal. Nous l’avons ensuite soumise à 500 autres individus, formant un échantillon représentatif de la population québécoise, pour établir des normes. Validé par des analyses statistiques, l’outil est déjà commercialisé en ligne. Des spécialistes en psychométrie (psychologues, conseillers ou conseillères d’orientation, etc.) peuvent en tirer des rapports d’interprétation pour le milieu scolaire ou le marché du travail. Nous continuons à raffiner le modèle grâce à des subventions du Fonds de recherche du Québec — Société et culture et du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada.

 

Ultimement, qu’espérez-vous changer par vos recherches ?

En 2022, une étude canadienne a évalué que 35 % de la population canadienne vit de l’épuisement professionnel. Une personne sur trois! Savoir que l’Échelle permet à des gens de mieux se connaître et d’orienter leur carrière de la manière qui fait leur bonheur, c’est ce qui me rend le plus heureux. Dans le contexte actuel, la santé psychologique au boulot, tout le monde en a bien besoin.

 

Propos recueillis par Mélanie St-Hilaire, réd. a.