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JuriDico 2025 | 4 problèmes avec le projet de loi 101

4 problèmes avec le projet de loi 101

À la rentrée 2025, le gouvernement québécois réactualisera la législation qui encadre le monde de l’emploi. Certaines dispositions pourraient compliquer la défense des travailleurs et travailleuses. Voici les principaux changements susceptibles d’affecter le personnel universitaire.

Illustration : un homme en veston bleu lit un texte de loi géant posé derrière un maillet de juge.

Le ministre du Travail, Jean Boulet, n’a pas chômé en 2025. En mai, il faisait voter le projet de loi 89, qui restreint le droit de grève. Cet automne, il doit mener à terme le projet de loi 101, qui modifie en profondeur le cadre législatif régissant le monde de l’emploi.

 

Que contient cet omnibus qui modernise neuf textes, dont le Code du travail et la Loi sur la santé et la sécurité du travail? Plusieurs changements, dont certains troublent les syndicats qui défendent le personnel universitaire. L’avocat Jean-François Demers, conseiller à la FPPU, a ciblé quatre éléments épineux lors d’une formation donnée à nos associations affiliées. On résume le sujet en ce début de nouvelle session parlementaire.

 

Problème no 1
Imposer une trop coûteuse reddition de comptes

Le projet de loi 101 veut que toute association présente à son assemblée générale annuelle des états financiers « vérifiés selon les principes comptables généralement reconnus ». Les membres du syndicat pourraient obtenir une copie gratuite de ce document sur demande. [Art. 14 PL 101, modifiant art. 47.1 Code du travail]

 

La transparence est une bonne chose, non? Tout à fait… mais à coût accessible. Les syndicats sont tenus depuis longtemps de divulguer leurs états financiers. Faire vérifier les livres par un comptable agréé ou une comptable agréée, en revanche, peut facilement se chiffrer en dizaines de milliers de dollars. Ces frais annuels constitueraient un fardeau écrasant pour les petites associations. Certaines des nôtres regroupent moins de 50 personnes!

 

Plusieurs organismes recommandent d’imposer plutôt une « mission d’examen ». Un cabinet d’expertise comptable produit alors un relevé des actifs nets ainsi qu’un résumé des recettes et des dépenses. Cette formule moins lourde serait plus compatible avec la saine gestion des cotisations syndicales. Si l’administration de l’avoir des membres inquiète, on peut réclamer des éclaircissements à son comité exécutif. Imposer une reddition de comptes tatillonne ne sert toutefois qu’à vider la caisse collective qui soutient à la défense du personnel.

Problème no 2
Fixer des délais d’action irréalistes

Le projet de loi 101 cherche à accélérer la résolution des griefs en imposant des délais fermes. [Art. 16 PL 101, introduisant art. 100.0.0.0.1 Code du travail] Les parties disposeraient désormais de :

— 6 mois après le dépôt du grief pour désigner conjointement un arbitre;

— 10 jours de plus, si ce choix n’est pas fait, pour demander au ministre du Travail de nommer un arbitre, sans quoi le grief deviendrait nul;

— 1 an après le dépôt du grief pour fixer une première journée d’audience, en autorisant une seule prolongation si les deux parties le demandent et l’arbitre y consent.

 

Il est vrai que les procédures légales qui s’éternisent peuvent déboucher sur un déni de justice. Imposer des délais serrés représente une solution tentante… mais inapplicable. C’est que le système arbitral peine déjà à trancher les litiges en milieu de travail. Les arbitres croulent sous les dossiers, au point qu’il leur faut parfois jusqu’à 18 mois pour tenir la première séance d’audition. Pour se conformer à la future loi, on devrait vite fixer la première rencontre, puis repousser les suivantes bien plus tard! À trop se presser, on risque aussi de traiter des plaintes qui seraient tombées avec le temps. La Conférence des arbitres du Québec a elle-même exprimé ces doutes dans son livre blanc Repenser l’arbitrage de griefs, en 2024.

 

En retirant aux parties la possibilité de négocier la période appropriée pour résoudre un grief, par convention collective ou par entente, le projet de loi 101 réduit la chance d’un règlement à l’amiable. Il pourrait aussi augmenter le nombre de personnes en difficulté qui, s’estimant mal défendues, déposent une plainte contre leur syndicat. Tout cela accroîtrait la judiciarisation des différends, et donc la surcharge du système. Plusieurs organismes recommandent d’allonger le délai pour désigner un arbitre, voire de fixer une date butoir juste pour les dossiers prioritaires, tels les cas de harcèlement ou de renvoi abusif.

 

Problème no 3
Promouvoir la médiation sans balises claires

Le projet de loi 101 impose de « considérer » la médiation pour tâcher de régler un différend avant l’arbitrage. [Art. 17 PL 101, introduisant art. 100.0.1.1 Code du travail] Si la tentative échoue, le médiateur ou la médiatrice ne peut ensuite arbitrer le grief, sauf si les parties y consentent. Ces dernières doivent aussi s’entendre pour présenter en preuve à l’arbitre un élément dit ou écrit durant la médiation.

 

La médiation, c’est comme la tarte aux pommes : tout le monde aime ça! Cette méthode de règlement des conflits permet aux parties de participer activement à la recherche d’une issue en imaginant ensemble un éventail de solutions possibles. L’adhésion au processus aide à sortir de l’affrontement de façon plus harmonieuse. Cet outil, déjà en place dans plusieurs tribunaux au Québec, est généralement salué par la communauté juridique.

 

Cette démarche allonge toutefois les délais que le ministre s’efforce de raccourcir. D’abord, le tiers neutre chargé de diriger les échanges est souvent un arbitre (allô, pénurie de personnel). Ensuite, si l’impasse perdure, le temps investi en médiation est-il déduit des six mois alloués pour désigner un arbitre? Ni le projet de loi ni le ministre du Travail n’ont clarifié ce détail. Le texte original laisse croire qu’une personne qui recourt à cette approche pourrait se retrouver pénalisée pour avoir cherché à retarder la judiciarisation du conflit. Notons que la foule ne s’est pas ruée sur le Service de médiation préarbitrale mis en place il y a environ deux ans par le gouvernement.

Problème no 4
Négliger la sécurité en éducation et en santé

Le projet de loi 101 instaure un régime de prévention particulier pour le secteur de l’éducation ainsi que pour celui de la santé et des services sociaux. [Art. 54 PL 101, introduisant chap. XVI.1 Loi sur la santé et la sécurité du travail] Dans ces sphères, les comités en santé et sécurité du travail joueront un rôle plus limité, et les personnes qui en font partie auront moins de temps à consacrer à leurs fonctions. L’exception touche nos membres à l’emploi des Centres intégrés universitaires de santé et de services sociaux. Ce changement s’inscrit dans la grande réforme de la Loi sur la santé et la sécurité du travail qui se déroule depuis 2021.

 

Dans ces domaines d’emploi à prédominance féminine, les accidents arrivent pourtant très fréquemment. Les hôpitaux présentent la même cote de risque que les entreprises minières et forestières! Mais on sous-estime souvent les dangers encourus par les salariées, tels que le stress lié au harcèlement et à la violence ou les troubles musculosquelettiques. Réduire l’investissement en prévention pourrait exposer les femmes à encore plus de lésions professionnelles, aggravant ainsi les coûts d’indemnisation ainsi que la pénurie de personnel. Cette mesure peut donc être vue comme une forme de discrimination basée sur le sexe. De nombreuses signataires l’ont d’ailleurs dénoncée dans La Presse.

 

Et aussi…
3 bonnes nouveautés dans le projet de loi 101

Le projet de loi omnibus introduit également de bonnes innovations. Par exemple, il obligera les parties à communiquer d’avance tout élément de preuve qui sera présenté lors de l’audience. [Art. 20 PL 101, introduisant art. 100.3.1 Code du travail] Cette exigence, bien connue en droit civil, devrait accélérer l’atteinte de règlements en droit du travail. Elle évite les surprises en cours d’audience, qui rallongent le processus. L’arbitre pourra convoquer une conférence préparatoire à l’audition du grief, et devra aussi le faire si le syndicat ou l’employeur le requiert. [Art. 19 PL 101, modifiant art. 100.2 Code du travail]

 

Par ailleurs, si un sinistre imminent ou une directive de santé publique vous empêche d’exécuter vos tâches, vous aurez le droit de vous absenter sans salaire en avisant votre employeur. [Art. 40 PL 101, introduisant sect. V.1.2 Loi sur les normes du travail] L’idée de pouvoir renoncer à sa paie en cas de crise majeure n’émoustille sans doute personne. Néanmoins, ce gain hérité de la récente pandémie pourrait protéger l’emploi d’individus touchés par des catastrophes.

 

Enfin, ceux et celles qui ne détiennent pas encore la citoyenneté canadienne pourront s’engager dans une association. [Art. 55 à 59 PL 101, modifiant Loi sur les syndicats professionnels] Dans une affaire de 2023, la Cour supérieure a jugé discriminatoire d’exclure de l’action syndicale les personnes nouvellement arrivées au pays.

 

La fin des mesures antisyndicales?

Au moment d’écrire ces lignes, la mouture définitive du projet de loi 101 reste à venir. Le texte qui sera soumis au vote à l’Assemblée nationale pourrait bien ne plus contenir certains des irritants soulevés ci-dessus.

 

Les tensions qui opposent la Coalition avenir Québec aux organisations de défense des travailleurs et travailleuses risquent toutefois de perdurer. La Commission Relève du parti avait proposé en mai dernier plusieurs mesures contestables pour « ramener la démocratie » dans les syndicats. Maintenant, le gouvernement prépare un projet de loi pour « moderniser le régime syndical ». L’une des dispositions permettrait au personnel de se soustraire à la part des cotisations qui sert à autre chose qu’à sa représentation directe, comme à la tenue de manifs ou à des recours devant les tribunaux. Et ce n’est qu’un exemple… Les grandes centrales s’opposent en bloc à ce plan, que même les fonctionnaires jugent malavisé.

 

De toute évidence, les caquistes misent sur l’antisyndicalisme pour regagner la faveur de l’électorat. L’automne s’annonce chaud.

 

Recherche : Me Jean-François Demers, avocat en droit du travail
Rédaction : Mélanie St-Hilaire, rédactrice agréée

ENCADRÉ

Que se passe-t-il avec le droit de grève?

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Le projet de loi 101 est le second à affecter les syndicats en 2025 — et pas le pire. L’Assemblée nationale a voté en mai la Loi visant à considérer davantage les besoins de la population en cas de grève ou de lock-out (ancien projet 89). Ce titre lénifiant masque une réalité inquiétante : le gouvernement peut mettre fin à toute interruption de travail par un arbitrage forcé dès que le public en subit des conséquences. Les actions syndicales ne doivent plus gêner les « services assurant le bien-être de la population ». Cette notion, floue à souhait, confère à l’État un privilège inédit.

 

Le risque de dérive est si patent que Jean Boulet lui-même promet d’invoquer cette loi « avec parcimonie ». Cependant, un vœu pieux ne peut se substituer à une législation fondée sur un véritable équilibre des pouvoirs. Le ministre le sait bien, lui qui, avant son élection, a fait carrière en droit du travail… comme avocat patronal.

 

Ce règlement est-il même constitutionnel? Il semble contrevenir à une importante décision de jurisprudence : l’arrêt Saskatchewan. En 2015, la Cour suprême du Canada a conclu que cette province des Prairies avait porté atteinte au droit de grève en votant une loi qui lui permettait de déterminer seule quels services s’avèrent essentiels et quelles modalités d’encadrement s’y appliquent. Or, ce droit constitue le principal levier pour négocier de meilleures conditions de travail. Accorder au ministre le pouvoir d’étouffer un conflit en imposant un arbitrage n’incite guère les employeurs à débattre de bonne foi. Ils n’ont qu’à lambiner en attendant que l’État intervienne! Cela affaiblit le rapport de force nécessaire à un vrai processus de négociation collective. Étendre la notion de services essentiels au « bien-être de la population » pourrait donc être vu comme une manœuvre abusive.

 

Au Québec, le monde syndical fulmine comme jamais depuis le Printemps érable de 2012. Une pétition circule pour protester contre la loi. Dans notre milieu, une coalition syndicale de l’Université McGill a appelé la Cour supérieure à se pencher sur l’affaire. La Fédération québécoise des professeures et professeurs d’université a aussi dénoncé dans un mémoire une « attaque injustifiée contre la négociation collective, la gouvernance collégiale et la mission d’intérêt public de l’université ». La loi a passé. Pas la grogne.

 

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